Actuellement, seulement environ 1 employé sur 4 dans l'industrie technologique s'identifie comme une femme. Alors, que faut-il pour construire une carrière réussie en tant que femme dans la tech ? Dans cette série d'interviews intitulée Femmes dans la Tech, nous avons parlé à des leaders à succès de l'industrie technologique, afin de partager leurs histoires et leurs points de vue sur les démarches qu’elles ont entreprises pour mener une carrière florissante. Nous abordons également les étapes nécessaires pour créer un excellent produit technologique. Dans le cadre de cette série, j'ai eu le plaisir d'interviewer Cait Porte.
Merci beaucoup d’avoir accepté de participer à cette série d’interviews ! Avant d’entrer dans le vif du sujet, nos lecteurs aimeraient en savoir plus sur vous. Pouvez-vous nous raconter ce qui vous a amenée vers cette voie professionnelle ?
Bien que les choses évoluent quant aux parcours menant aux métiers du produit ou de la tech, pour ma part, cela a été « au bon endroit au bon moment ». J’envisageais de quitter New York pour Boston et j’ai décroché un poste de cheffe de produit. J’ignorais complètement en quoi cela consistait, mais l’équipe de recrutement pensait que je correspondrais bien au rôle. Quinze ans plus tard, c’est la meilleure chose qui me soit arrivée.
Pouvez-vous partager une anecdote sur la plus drôle des erreurs que vous avez commises à vos débuts ? Et la leçon que vous en avez tirée ?
Je suis sûre de ne pas être la seule à avoir commis ma part d’erreurs, de moments embarrassants et de leçons apprises. Celle qui me revient en tête s’est produite tout début de carrière, lors d’une réunion d’équipe. Je travaillais avec une équipe basée au Royaume-Uni, six heures en avance. Nous étions tous en conférence téléphonique et j’étais en route pour le travail. J’ai oublié de me mettre en sourdine et j’ai été surprise en train de crier sur la circulation dans les embouteillages du matin. Tout le monde a bien ri, mais j’étais mortifiée. Maintenant, je vérifie trois fois que mon micro est coupé pendant les appels… au cas où.
Quel a été selon vous le moment décisif de votre carrière ? Racontez-nous ce qui a précédé, ce qu’il s’est passé et quel en a été l’impact sur votre vie.
Après être passée de grandes entreprises internationales aux start-up, j’ai vécu un tournant décisif alors que je préparais mon MBA et travaillais pour une jeune pousse. Je suivais une formation pour devenir coach exécutive, et l’un des formateurs m’a conseillé de lire un livre intitulé « I Didn’t See It Coming ». Cet ouvrage expliquait comment séparer la vie professionnelle de la vie personnelle et repérer les signes de changements imminents dans une organisation—qu’il s’agisse d’une réorganisation, d’une acquisition ou d’un licenciement. Ce livre a marqué un tournant dans ma carrière : j’ai été écartée d’une promotion et l’entreprise a été rachetée à deux semaines d’intervalle. Dire que j’étais dévastée est un euphémisme. Seule une partie de l’entreprise et de la technologie a été rachetée, formant deux groupes distincts. Cette expérience est devenue le moment charnière de ma carrière car j’aurais pu me laisser abattre, ou bien m’investir davantage pour transformer cette épreuve à mon avantage. J’ai choisi de remonter mes manches et de foncer ! Ce fut difficile mais très formateur, et cela m’a permis d’accéder à des postes de direction que je n’aurais jamais imaginé ni pu prévoir. Charles Swindoll est célèbre pour avoir dit « La vie, c’est 10% ce qui vous arrive et 90% la manière dont vous y réagissez. » À ce moment-là, j’aurais pu sombrer dans l’amertume, mais parce que je ne l’ai pas fait, ma carrière a changé (je crois) pour le mieux.
Pourriez-vous nous raconter un moment difficile au début de votre carrière ? Avez-vous déjà pensé à abandonner ? Qu’est-ce qui vous a donné la motivation de continuer malgré les obstacles ?
Au début de ma carrière, j’ai intégré une entreprise en pleine transformation radicale. Non seulement elle passait de la méthode waterfall à Agile, mais elle quittait aussi l’ère du papier au profit du digital et des logiciels. L’ambiance était assez toxique pour quelqu’un comme moi qui arrivait pleine d’entrain et d’optimisme, prête à apprendre. À de nombreuses reprises, j’ai eu envie d’abandonner — pensant ne pas être assez compétente, ne pas pouvoir apprendre assez vite ou convaincre les autres d’innover. J’ai régulièrement douté de mes connaissances techniques et en gestion de produit, mais j’ai eu la chance de bénéficier du soutien de mes managers et d’une petite équipe. J'ai fini par passer deux ans à travailler extrêmement dur pour changer la culture. Nous avons lancé un produit 1.0 destiné à l’industrie qui a complètement transformé la façon de faire des affaires dans ce secteur. J’aime croire que j’ai eu un impact profond sur l’entreprise, car le travail réalisé (et poursuivi) a vraiment été porteur de transformation.
Aimerions en savoir davantage sur votre entreprise. Quel est le problème que votre société résout ? Comment aide-t-elle concrètement les gens ?
Je travaille actuellement chez Digibee, une plateforme d'intégration pour les développeurs. Mon expérience dans le domaine du produit m’a beaucoup aidée — non seulement parce que je comprends la technologie que nous développons, mais aussi parce que j'ai des années de pratique à traduire les fonctionnalités techniques en valeur commerciale. Nous avons pour mission de repenser l'intégration d'entreprise en révolutionnant la manière dont l’informatique apporte de la valeur aux métiers. Nos outils et notre équipe permettent aux développeurs d’accélérer l’innovation — et d’après ma propre expérience, je pense que cela a un réel impact. Les départements informatiques peuvent parfois souffrir d'une mauvaise réputation, mais notre technologie les aide à livrer plus de solutions, plus rapidement et en toute sécurité. Être témoin de ce défi de près me fait vraiment apprécier la technologie que nous construisons.
Si quelqu’un souhaite diriger une excellente entreprise et créer d’excellents produits, quelle est la qualité la plus importante que cette personne devrait avoir, et quels comportements ou habitudes recommanderiez-vous pour développer cette qualité particulière ?
Le grand leadership peut prendre de nombreuses formes et chacun a sa propre idée de la qualité la plus essentielle. La communication est la première chose qui me vient à l’esprit lorsqu’il s’agit d’être un bon leader. J’ai eu la chance d’être accompagnée par certains des mentors les plus marquants de ma carrière — et tous étaient d’excellents communicateurs. Qu’il s’agisse de transmettre une vision ou d’annoncer une mauvaise nouvelle, les meilleurs leaders sont ceux qui savent le faire avec tact, élégance et compassion. J’ajouterais également la ténacité, qui selon moi fait la différence entre le succès et l’échec. Savoir persévérer à travers n’importe quel défi devient de plus en plus important à mesure que l’on avance dans sa vie — qu’elle soit personnelle ou professionnelle. Pour développer ces qualités, j’encourage à tout écrire et à se fixer des objectifs personnels. Ensuite, tenez-vous-y et réfléchissez à la manière de communiquer à la fois vos réussites, vos échecs ou les défis rencontrés.
Parlons à présent des équipes. Quelle est une stratégie ou un cadre de gestion d’équipe que vous trouvez particulièrement utile dans le processus de développement produit ?
J’ai toujours encouragé mes équipes à s’auto-organiser et à choisir la méthode qui leur convient le mieux. Les deux pratiques les plus populaires actuellement sont Agile Scrum et Agile Kanban. Quelques différences clés existent. Kanban est généralement utilisé comme un outil de visualisation du travail, tandis que Scrum est un cadre complet pour organiser vos équipes. Scrum est beaucoup moins flexible que Kanban mais reste un excellent moyen pour les équipes agiles de collaborer et d’accomplir un travail à fort impact. Puisque ce sont tous deux des cadres de gestion de projet — et parce que j’aime l’organisation — j’ai tendance à préférer Scrum, mais j’encourage toujours les équipes à choisir une méthode qu’elles comprennent, qu’elles peuvent mettre en œuvre, et surtout, à travers laquelle elles peuvent générer de la valeur.
Quand vous pensez à la meilleure équipe avec laquelle vous avez travaillé, pourquoi pensez-vous que ce groupe fonctionnait aussi bien ensemble, et pouvez-vous partager une anecdote qui illustre cette dynamique ?
On ne peut pas oublier la dimension humaine dans la construction d’une équipe. Si vous regardez les équipes les plus performantes, que ce soit dans le sport, la vente ou le développement, l’élément commun est la confiance. Et cette confiance part du sommet. Quand je repense aux équipes que j’ai bâties ou rejointes, les plus réussies étaient celles où la confiance était présente et où les objectifs étaient clairement définis. Cela se remarque particulièrement lorsque quelqu’un est absent ou en congé. Les meilleures équipes se mobilisent et accomplissent la mission—quoi qu’il en coûte. Chacun sait que s’il y a un coup de mou ou une absence, les autres membres seront là pour prendre le relais et soutenir le groupe.
Si vous ne pouviez garder qu’un seul outil logiciel, lequel serait-ce et pourquoi ? Quels autres outils (logiciels ou objets physiques) jugez-vous essentiels à votre mission ?
Je suis un peu à l’ancienne sur ce point — mais je pense que les Post-Its, les tableurs et les documents Word sont sous-estimés. Si je n'avais que ça sur mon bureau (avec un stylo et un ordinateur), je pourrais très certainement accomplir tout mon travail. Ça ne veut pas dire que certains outils logiciels ne sont pas utiles, mais (étrangement) j’ai une approche minimaliste avec la technologie. Quand je choisis des logiciels, je veille à ce qu’ils soient immédiatement utilisables et qu’ils apportent de l’impact. S’ils ne le font pas tout de suite, au moment même où j’attends de leur valeur, il y a peu de chances que je les utilise à l’avenir. Nous appliquons la même philosophie quand nous créons nos produits.
Parlons un peu pause et récupération. Quelle est votre astuce ou rituel pour éviter l’épuisement professionnel ?
C’est l’une de mes questions préférées. Faire une promenade et prendre l’air, même si ce n’est que le temps d’aller à la boîte aux lettres, m’aide vraiment à me ressourcer. Qu’il s’agisse d’un coup de mou en milieu d’après-midi ou pour me remettre d’une réunion difficile, l’air frais me redonne toujours de l’énergie et me permet d’avancer.
D’après votre expérience, quels sont vos “5 étapes pour créer de formidables produits technologiques” ?
- Discutez avec vos clients.
Je ne saurais l’affirmer assez. Un de mes objectifs est de parler à au moins un client par semaine. Avant, je parlais à des clients quotidiennement mais mon rôle est un peu différent aujourd’hui. Si vous ne parlez pas aux personnes pour qui vous développez vos produits, quel est l’intérêt ?
- Comprenez en profondeur leurs problèmes.
L’empathie est un moteur clé du succès. Trop souvent, nous sautons directement à la solution. Concentrez-vous sur le problème — et sur tous ses aspects. Comprenez comment le client rencontre ce problème, comment il le règle aujourd’hui et quel est le résultat attendu une fois le problème résolu. Albert Einstein disait : « Si j’avais une heure pour résoudre un problème, je passerais 55 minutes à réfléchir au problème et cinq minutes à réfléchir aux solutions. »
- Pour le principal problème, trouvez une solution.
Lorsque vous avez identifié les un ou deux principaux problèmes, commencez à réfléchir à des solutions. C’est là que la magie opère. Tout le monde veut être « la personne aux idées », mais assurez-vous que les personnes les plus compétentes soient présentes pour aider à élaborer la solution. Rappelez-vous, c’est la meilleure idée qui gagne, et non celle de la personne la mieux payée.
- Consultez vos clients.
Avant de plonger dans le développement, échangez avec vos clients. Partagez un prototype, recueillez leur avis et observez comment ils l’utilisent. Vous pourriez être surpris de découvrir que vous aviez tort sur certains aspects (et raison sur d’autres). Cela permet également de faire adhérer vos clients avant même la construction du produit, ce qui fait gagner beaucoup de temps et d’argent.
- Construisez et lancez le produit.
Bien que cette étape demande BEAUCOUP de temps et d’efforts, elle reste finalement la partie la plus claire et la plus courante du processus. Ce que je veux dire, c’est que nous avons tendance à aller vite vers la solution car nous voyons le résultat. Concevoir un produit ou une fonctionnalité peut prendre du temps — et nécessite toujours les retours des clients, mais si vous avez suivi les quatre premières étapes, vous êtes probablement sur la bonne voie et pouvez construire ce qui est nécessaire.
Êtes-vous actuellement satisfait(e) du statu quo concernant les femmes dans la tech ? Quels changements spécifiques vous semblent nécessaires pour faire évoluer ce statu quo ?
Je ne pense pas que je serai satisfaite tant qu’il n’y aura pas de représentation égale à chaque niveau, dans chaque service, et dans chaque entreprise. En tant que cadre dirigeante et maman de deux enfants de moins de quatre ans, je sais comme il peut être difficile de trouver un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Je pense qu’il est essentiel de voir quelqu’un qui « vous ressemble » dans les rôles que vous aspirez à avoir, alors je me mets une énorme pression pour être visible pour celles et ceux qui aimeraient bénéficier de ce soutien. Les femmes dans la technologie représentent une part si faible de la population : nous devons nous soutenir mutuellement et encourager nos futures équipes pour préparer l’avenir. Pour moi, il est crucial que les entreprises et organisations s’efforcent d’avoir des équipes diversifiées aux perspectives variées. Les femmes doivent aussi se rendre visibles pour aider à impulser le changement.
Y a-t-il une personne au monde avec qui vous aimeriez partager un petit-déjeuner ou un déjeuner en privé, et pourquoi ?
J’ai eu la chance de rencontrer de nombreuses personnalités influentes dans le domaine des produits et des carrières au fil des ans. J’ai récemment lu le livre « The Trillion Dollar Coach » sur Bill Campbell. Bill était un coach de football devenu dirigeant d’entreprise. Il a été un PDG influent et coach exécutif auprès de personnes de Google, Facebook, et bien d’autres sociétés. Bien que le livre soit inspiré par Bill, il est malheureusement décédé il y a quelques années. J’aurais aimé le rencontrer principalement à cause des histoires récurrentes sur sa franchise absolue et sa capacité à poser les questions difficiles. Les qualités de leadership sont tellement cruciales pour progresser. J’aimerais avoir ses conseils alors que j’essaie d’aborder la prochaine étape de ma carrière.
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